
L'ancien hôtel Baudy : l'épicerie de Giverny devenue refuge d'impressionnistes
81 Rue Claude Monet Giverny
Dans le paisible village de Giverny, l'ancien hôtel Baudy n'était au départ qu'une modeste épicerie-buvette tenue par Angélina et Lucien Baudy. Mais à la fin du XIXe siècle, ce petit établissement voit affluer des peintres venus de France et d'Amérique, attirés par la lumière unique de la région et la présence de Claude Monet. Au fil des années, l’endroit devient un véritable sanctuaire pour les artistes, où les toiles prennent vie et les amitiés se tissent, dans une atmosphère vibrante et inspirante.
L'HISTOIRE EN BREF
Les débuts modestes d'une petite épicerie
Paysage d'automne à Giverny en 1894
Giverny, avant son âge d’or impressionniste, était un paisible village normand où la vie s’écoulait au rythme des saisons et des travaux agricoles. Au centre du bourg, Lucien et Angélina Baudy tiennent une petite épicerie-buvette. Lucien, représentant en machines à coudre, a installé son atelier à l’arrière du commerce, tandis qu’Angélina vend une gamme variée de produits de première nécessité : savon, papier, encre, plumes, ainsi que quelques articles d’épicerie fine. Au fil des années, l’établissement devient un lieu de rencontre pour les habitants du village, un endroit où l’on échange les nouvelles tout en achetant du tabac ou en dégustant un verre de cidre normand. La vie s’y déroule paisiblement, rythmée par les visites des clients et les livraisons des marchandises venues de Vernon.
L'atelier de William Bouguerau à l'académie Julian vers 1890.
Mais en 1886, un événement anodin va bouleverser leur destin. Un jeune peintre américain, Willard Leroy Metcalf, pousse la porte de l’épicerie. Baragouinant un français approximatif et hirsute de voyage, il est d’abord éconduit par Angélina Baudy, qui le prend pour un vagabond. Mais lorsqu’elle aperçoit son matériel de peinture, elle comprend que cet étranger est un artiste, et finit par lui accorder l’hospitalité. Ce que Metcalf va découvrir le fascine : un village aux paysages magnifiques, baignés de cette lumière normande si particulière, et surtout, un voisin illustre : Claude Monet, installé à Giverny depuis 1883.
De retour à Paris, à l’Académie Julian, Metcalf ne tarit pas d’éloges sur cet endroit magique. Il vante non seulement la beauté du village et la présence de Monet, mais aussi l'accueil chaleureux et les prix abordables de l'hôtel Baudy, un détail crucial pour les jeunes artistes à la bourse modeste. Un lieu où, pour quelques francs, on pouvait dormir, manger et peindre en toute liberté. Rapidement, la nouvelle se répand parmi ses confrères américains, et chaque semaine, de nouveaux artistes affluent à Giverny.
L'hôtel Baudy, une première en France
Vue depuis les collines sur Giverny et la vallée de la Seine par Théodore Robinson en 1892
Face à cet afflux de peintres en quête d’inspiration, Angélina Baudy prend une décision audacieuse. Entre 1888 et 1891, elle fait de son établissement le premier hôtel de France aménagé spécialement pour les artistes-peintres. D’abord, une douzaine de chambres sont aménagées pour accueillir les pensionnaires, tandis qu’un atelier sous verrière, exposé plein nord, est installé pour permettre aux peintres de travailler à l’abri tout en profitant d’une lumière idéale. En haut du jardin, une réserve d’eau de 20 m³ est construite pour alimenter l’établissement, un confort rare à l’époque. L’ancien atelier de machines à coudre de Lucien est, quant à lui, reconverti en salle de bal, où les artistes se retrouvent après leurs journées passées en plein air à peindre les paysages de Giverny.
Giverny, le jardin de l'hôtel Baudy en 1908
Loin du luxe des grands hôtels parisiens, l’hôtel Baudy reste avant tout un lieu accessible : le gîte et le couvert y sont proposés à prix modique, un atout essentiel pour les jeunes artistes vivant de peu. On y partage des repas simples mais copieux, souvent élaborés à partir des produits du jardin et du marché local. L’ambiance est conviviale, rythmée par les discussions animées sur l’art et les styles émergents. Bientôt, l’hôtel devient un véritable foyer artistique, où se croisent certaines des plus grandes figures de l’impressionnisme. Cézanne, Renoir, Sisley, Rodin, Mary Cassatt et Théodore Robinson s’y retrouvent, souvent encouragés par Claude Monet, qui oriente ses amis et visiteurs vers cet établissement idéal pour les artistes. Bien que Monet ne réside pas à l’hôtel, il y envoie régulièrement des visiteurs et amis peintres, contribuant ainsi à en faire un sanctuaire artistique.
La salle à manger de l'hôtel Baudy dans les années 1890
Un soir de 1894, l’hôtel Baudy accueille un dîner mémorable où se retrouvent plusieurs artistes renommés, dont Paul Cézanne, Mary Cassatt et Théodore Robinson. Après une longue journée passée à peindre les paysages de Giverny, les artistes se réunissent autour d’une grande table en bois, éclairée à la lumière vacillante des lampes à huile. Les conversations s’animent : on débat des couleurs, de la lumière, des expositions à Paris. Cézanne, connu pour son caractère ombrageux, se prend de passion pour une discussion sur l’avenir de la peinture moderne, tandis que Mary Cassatt partage ses impressions sur l’évolution du rôle des femmes dans l’art. Théodore Robinson, affaibli par la maladie mais toujours inspiré, esquisse sur un coin de nappe une scène de la soirée. À la fin du repas, un jeune peintre américain, sans un sou pour payer sa pension, propose un tableau en guise de règlement. Angélina Baudy, habituée à ces arrangements, accepte avec un sourire, ajoutant ainsi une nouvelle œuvre à la collection éclectique de l’hôtel. Ce genre de soirées festives et intellectuelles, où les toiles s’échangeaient contre un repas et où l’art était au centre de toutes les conversations, faisait partie de l’âme de l’hôtel Baudy. Elles symbolisent l’esprit de liberté et de camaraderie qui régnait entre ces artistes venus du monde entier pour capter la lumière de Giverny.
L'ancien hôtel Baudy, la vie de bohème
Vue depuis l'hôtel Baudy sur les terrains de tennis
Dans les années 1900, l’hôtel Baudy devient plus qu’un refuge d’artistes : il attire aussi les amateurs et les voyageurs en quête de cette atmosphère unique. Les terrains de tennis, ajoutés pour répondre à une nouvelle clientèle plus mondaine, marquent une transition dans l’histoire du lieu. Désormais, on y croise aussi bien des écrivains et des intellectuels que des visiteurs curieux venus chercher un peu de l’aura bohème qui entoure Giverny. L’établissement évolue, et avec l’afflux de touristes, il perd progressivement son âme purement artistique, devenant un lieu de villégiature prisé où l’on vient autant pour le cadre que pour l’histoire qu’il porte encore en lui.
Mais les guerres viennent mettre un frein à cette prospérité. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’hôtel subit de profonds bouleversements. L’un de ses propriétaires, un Anglais, est arrêté par les Allemands et ne reviendra jamais. Le conflit plonge l’établissement dans une période d’incertitude, et, à la Libération, il peine à retrouver son dynamisme d’antan. L’âge d’or des artistes est révolu, et malgré quelques tentatives de relancer l’activité hôtelière, l’hôtel Baudy finit par fermer ses portes en tant que lieu d’hébergement.
Dans la seconde moitié du XXe siècle, il se réinvente en restaurant et salon de thé, conservant malgré tout une part de son héritage artistique. Aujourd’hui, en franchissant le seuil de l’ancien hôtel Baudy, on ressent encore l’effervescence qui l’habitait jadis. L’atelier de peinture, conservé intact, transporte les visiteurs dans le temps, tandis que les jardins et la terrasse invitent à la contemplation, tout comme autrefois. Devenu un véritable monument vivant de l’impressionnisme, l’ancien hôtel Baudy continue d’attirer les amoureux d’art et d’histoire. Ainsi, ce lieu demeure un témoin privilégié du bouillonnement artistique de la Belle Époque, perpétuant l’héritage des grands maîtres qui y ont trouvé refuge et inspiration.
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