
La Villa Cavrois : un château moderne sauvé de l'oubli
60 Av. du Président John Fitzgerald Kennedy Croix
Au cœur de la ville de Croix, la Villa Cavrois est un chef-d'œuvre de l'architecture moderniste du XXe siècle. Conçue par Robert Mallet-Stevens pour l'industriel Paul Cavrois, cette demeure incarne l'avant-gardisme et le luxe fonctionnel. Après des décennies d'abandon, elle renaît grâce à une restauration magistrale.
L'HISTOIRE EN BREF
Une richesse industrielle propice à la démesure architecturale
Vue aérienne de la villa Cavrois en 1932
Au début du XXe siècle, le Nord de la France est le centre névralgique de l'industrie textile française. Roubaix et Tourcoing, surnommées la "ville aux mille cheminées", prospèrent grâce aux grandes manufactures qui exportent leurs tissus haut de gamme bien au-delà des frontières françaises. Parmi les figures majeures de cette industrie florissante, Paul Cavrois, propriétaire de la société Cavrois-Mahieu, dirige une entreprise spécialisée dans les étoffes de luxe et souhaite offrir à sa famille une demeure à la hauteur de sa réussite sociale et industrielle.
La salle à manger de la villa Cavrois, à Croix. (photo velvet)
Dans un premier temps, il sollicite l'architecte Jacques Gréber, connu pour ses travaux d'urbanisme et d'embellissement des villes, qui lui propose une demeure de style néo-régionaliste, en phase avec les résidences bourgeoises de l'époque. Mais Paul Cavrois, en quête de modernité et désireux d'affirmer son statut d'industriel d'avant-garde, se laisse finalement séduire par le style moderniste radical de Robert Mallet-Stevens, qu'il découvre lors de l'Exposition des Arts Décoratifs de 1925. Fasciné par les lignes épurées et la fonctionnalité des bâtiments de l'architecte, notamment la rue Mallet-Stevens à Paris, il lui laisse carte blanche pour concevoir un véritable "château moderne", défiant les conventions architecturales de son temps.
La villa Cavrois : témoin futuriste du modernisme
La façade nord de la Villa Cavrois
Démarrée en 1929 et inaugurée en 1932, la Villa Cavrois tranche avec les résidences traditionnelles de l'époque. Son architecture épure les formes, favorise les lignes géométriques et supprime tout ornement superflu. Conçue comme un manifeste du modernisme, elle intègre des éléments inspirés des tendances européennes les plus avancées. Avec ses briques jaunes de parement, inspirées de l'hôtel de ville d'Hilversum aux Pays-Bas, ses 60 mètres de long, ses 2 800 mètres carrés de plancher et ses vastes baies vitrées inondant les espaces de lumière, elle impressionne par sa monumentalité et son ouverture sur l'extérieur.
Le vestibule et le couloir qui desservent les pièces du rez-de-chaussée. (photo Jean-Pierre Dalbéra)
Mais la modernité ne s'arrête pas à l'esthétique. La villa regorge d'équipements avant-gardistes : chauffage central, ascenseur, téléphonie intégrée, horloges électriques et lumière indirecte conçue avec l'ingénieur éclairagiste André Salomon. L'organisation des espaces intérieurs est pensée pour optimiser la circulation et le confort des habitants, intégrant des mobiliers intégrés en bois précieux, une cuisine ultra-moderne et une piscine de 27 mètres, prévue dès la conception originale de la villa. Mallet-Stevens signe ici l'un des plus beaux exemples de "l'œuvre totale", un concept issu du modernisme où l'architecte conçoit non seulement le bâtiment, mais aussi le mobilier, les luminaires et l'aménagement intérieur, afin de créer un espace où chaque élément s'intègre parfaitement dans une vision d'ensemble, tant sur le plan esthétique que fonctionnel.
Villa Cavrois : de l'abandon à la renaissance d'un chef-d'œuvre moderniste
Le bassin dans le parc de la villa Cavrois entouré de visiteurs. (photo Velvet)
La Seconde Guerre mondiale met un coup d'arrêt à cette splendeur. La villa est réquisitionnée par l'armée allemande et transformée en caserne, servant de poste de défense anti-aérienne (DCA). Ses vastes espaces et ses équipements modernes sont alors détournés à des fins militaires, causant des dommages significatifs à la structure et à l'aménagement intérieur. Après la guerre, Paul Cavrois, qui s'était réfugié en Normandie avec sa famille pendant l'occupation, retrouve une villa endommagée par son usage militaire. Il fait réaménager l'intérieur par l'architecte Pierre Barbe, divisant la demeure en deux appartements pour ses fils, tout en conservant une partie pour lui et son épouse. Le déclin s'accélère en 1985, avec le décès de Lucie Cavrois. La villa historique est alors vendue à un promoteur immobilier qui prévoit de lotir le parc et de détruire la demeure. Dès la fin des années 1980, une mobilisation citoyenne s'organise pour sauver la villa. Ce combat aboutit à son classement comme monument historique en 1990.
Malgré cette reconnaissance, la villa est laissée à l'abandon dans les années 1990, faute de moyens pour sa restauration et face à une certaine lenteur des décisions administratives. Elle devient alors la proie du vandalisme, du pillage et des squatteurs. Face à cette détérioration, associations et habitants se mobilisent pour alerter l'opinion et sauver ce chef-d'œuvre moderniste. En 2001, l'État rachète la villa et engage 23 millions d'euros pour une restauration fidèle à son état d'origine en 1932. Après 12 ans de travaux, elle rouvre enfin ses portes au public en 2015, sous l'égide du Centre des Monuments Nationaux. Aujourd'hui, la Villa Cavrois est un lieu incontournable pour les amateurs d'architecture et d’histoire. Son intérieur magnifiquement restauré et ses vastes jardins offrent une immersion unique dans l’avant-garde du XXe siècle. Avec ses 106 770 visiteurs en 2022, elle s'impose comme un centre culturel vivant, accueillant expositions, conférences et événements autour de l'architecture et du design. Rescapée de l'oubli, elle incarne le génie visionnaire de Robert Mallet-Stevens, rappelant que le patrimoine du XXe siècle, parfois méconnu, mérite autant d'attention que les chefs-d'œuvre des siècles passés.
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Photo de couverture : La Villa Cravois. Auteur : Velvet, CC BY-SA 3.0 via Wikimedia Commons