
Pont Colbert : l’ingéniosité industrielle au service du port de Dieppe
Pont Colbert Dieppe Seine-Maritime
À Dieppe, le pont Colbert n’est pas un simple ouvrage d’ingénierie. Ce monument du XIXe siècle, dernier pont tournant hydraulique d’Europe encore en activité, a défié le temps et l’histoire. Entre exploits techniques, guerre et sauvegarde patrimoniale, découvrez comment ce géant d’acier a failli disparaître avant d’être sauvé.
L'HISTOIRE EN BREF
Le pont Colbert : une réponse aux ambitions maritimes de Dieppe
Le pont Colbert avant sa mise en service, pendant les travaux du port de Dieppe en 1888.
À la fin du XIXe siècle, la France modernise ses infrastructures portuaires sous l’impulsion du plan Freycinet (1880), qui vise à améliorer la circulation maritime et commerciale. À Dieppe, ce projet entraîne un vaste chantier d’aménagement du port, notamment la création d’un chenal de 40 mètres de large pour faciliter l’accès aux bassins intérieurs. Cette percée coupe en deux le quartier du Pollet, un secteur historique abritant une communauté de pêcheurs et de marins. Si ce nouvel aménagement est une avancée technique et économique majeure, il pose un problème crucial : comment maintenir la liaison entre les deux rives sans entraver le passage des navires ? Un pont fixe étant inadapté, la municipalité de Dieppe opte pour une solution innovante : un pont tournant, qui permettrait d’assurer à la fois la continuité urbaine et la fluidité du trafic maritime.
C’est dans ce contexte que Paul Alexandre, ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, conçoit en 1887-1888 un ouvrage métallique révolutionnaire, capable de pivoter sur lui-même pour libérer le passage aux bateaux. Le choix du fer puddlé et laminé garantit une résistance accrue à l’air marin et à l’usure du temps. La construction, menée par la société des ponts et travaux en fer, est achevée en seulement quatre mois, une prouesse technique pour l’époque. Le 1er janvier 1889, après des essais concluants, le pont Colbert est mis en service. Avec ses 70,5 mètres de long et 47 mètres de portée, il devient le plus grand pont tournant d’Europe, surpassant le précédent record détenu par le pont Victoria en Écosse. Son système mécanique, conçu par la Société Fives-Lille Cail, repose sur un mécanisme hydraulique sophistiqué qui utilise l’eau du chenal pour actionner de puissants vérins. Un symbole de l’ingéniosité française est né.
Du charbon à l’électricité : le pont Colbert à l’ère du progrès
Le pont tournant du Pollet (Colbert à partir de 1925), au début du XXe siècle.
D’abord connu sous le nom de "Grand Pont", l’ouvrage ne reçoit officiellement son appellation de pont Colbert qu’en 1925, en hommage à Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, qui avait initié l’expansion du port de Dieppe en 1672. Bien plus qu’un simple ouvrage, le pont Colbert devient rapidement un pilier de la vie dieppoise. Chaque jour, il voit défiler piétons, charrettes et véhicules, tandis qu’en contrebas, les navires attendent patiemment qu’il pivote pour leur laisser passage. En 1929, sa machinerie, d’abord alimentée par la vapeur, est remplacée par un système électrique moderne, permettant une manœuvre plus rapide et plus fiable. Puis, en 1938, des trottoirs sont ajoutés, facilitant l’accès aux piétons tout en augmentant la sécurité des usagers.
Mais l’histoire du pont Colbert est aussi marquée par la violence de la Seconde Guerre mondiale. En août 1944, alors que Dieppe est encore occupée, les troupes allemandes dynamitent le pont pour ralentir l’avancée des Alliés. Une portion de 12 mètres du tablier s’effondre, mais son pivot et son mécanisme restent miraculeusement intacts. Après la Libération, la restauration du pont devient une priorité, car il représente un axe vital pour la ville. En 1946, après deux ans de travaux, le pont est reconstruit à l’identique et remis en service. Au fil des décennies, plusieurs modernisations sont entreprises : en 1980, le platelage en bois d’azobé est remplacé par un caillebotis métallique, plus résistant aux intempéries et au trafic. En 1986, un système de télésurveillance est installé, et trois ans plus tard, le pont célèbre son centenaire avec une série d’événements commémoratifs, soulignant son rôle clé dans l’histoire industrielle et maritime de Dieppe.
Sauver le pont Colbert : un combat pour la mémoire de Dieppe
Au début des années 2000, le pont Colbert est menacé de démolition, jugé trop vétuste et coûteux à entretenir. Pour les autorités locales, un ouvrage plus moderne serait plus adapté aux besoins du port de Dieppe. Mais cette annonce suscite une vive opposition des habitants et des passionnés de patrimoine. Pour eux, le pont Colbert n’est pas seulement un axe de circulation, c’est un symbole historique et maritime, un vestige unique du génie industriel du XIXe siècle. Des témoignages affluent, évoquant les souvenirs d’enfance des Dieppois : les plongeons dans le port depuis la structure métallique, les retards causés par l’attente du passage des bateaux, et la fascination pour son imposante machinerie. Face à cette mobilisation, le Comité pour la sauvegarde du pont Colbert voit le jour et mène un combat acharné pour empêcher sa destruction. En 2016, le pont est reconnu comme l’un des 7 monuments les plus en danger d’Europe, un classement qui change le cours de son histoire. Trois ans plus tard, il est inscrit aux Monuments Historiques, avant d’être classé officiellement en 2020, assurant sa protection et ouvrant la voie à une rénovation ambitieuse.
Si le pont est sauvé, son état nécessite une restauration complète pour lui permettre de continuer à fonctionner. En 2023, un vaste chantier est lancé avec un budget de 20 millions d’euros, destiné à renforcer la structure tout en préservant son mécanisme hydraulique d’origine. En février 2024, une opération spectaculaire marque le début de 15 mois de travaux : le pont est entièrement déposé. Sa structure métallique est sablée, les éléments endommagés sont remplacés, la chaussée et la cabine de conduite sont modernisées. Sa remise en place est prévue pour mai 2025, lui permettant de retrouver sa fonction et son rôle emblématique. Ce projet est bien plus qu’une rénovation : il est le symbole d’une ville attachée à son patrimoine, unissant passé et avenir dans une même dynamique. Lorsque le pont Colbert retrouvera sa place en 2025, il ne sera pas seulement un ouvrage restauré : il sera le témoin d’une époque, d’un combat et d’une mémoire collective. Il rappellera que l’ingéniosité et l’attachement des Dieppois ont permis à ce géant de fer de continuer à tourner, défiant le temps et les marées.
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