Georges Lauret : le médecin qui trompa les nazis

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À Rouen, en 1943, sous l’Occupation, le professeur Georges Lauret, médecin à l’hôpital, a risqué sa vie dans le plus grand secret. Grâce à une ruse audacieuse, il a sauvé une mère et ses deux filles de la déportation en trompant les nazis. Une histoire bouleversante, trop longtemps restée dans l’ombre. 

 


L'HISTOIRE EN BREF

Rouen 1943 : les nazis traquent femmes et enfants

Bundesarchiv Bild 101I-027-1476-24A, Marseille, Gare d'Arenc. Deportation von Juden

Janvier 1943, déportation de juifs  en gare d'Arenc sous la surveillance des SS et de la police française 

En janvier 1943, Rouen est plongée dans une atmosphère oppressante. Depuis l'entrée des troupes allemandes en juin 1940, la ville normande vit sous la coupe de l'occupant. Les commerces juifs sont marqués d'une étoile jaune, les familles sont fichées et surveillées. La police française, collaborant avec les Allemands, organise des rafles massives. Dès mai 1942, les hommes juifs de Rouen sont arrêtés et envoyés au camp de Drancy, avant d'être déportés vers Auschwitz. Parmi eux, Raphaël Ganon, commerçant, mari de Linda et père de deux fillettes, disparaît dans l'engrenage infernal de la machine nazie. Les femmes et les enfants sont traqués à leur tour.

Dans la nuit du 19 janvier 1943, Linda Ganon et ses filles, Pauline et Gaby, sont arrêtées à leur domicile par deux policiers. Refusant de céder à la panique, Linda improvise un stratagème : elle simule une fausse couche, gémit de douleur et ralentit sa marche. Son objectif est clair : gagner du temps. L'angoisse est à son comble, ses filles tremblent, incapables de comprendre ce qui se passe réellement. Mais Linda tient bon, s'accrochant à la seule échappatoire possible. Alors que les minutes s'écoulent, le convoi des autres prisonniers raflés ce soir-là part sans elles. Les policiers se retrouvent face à une situation inédite : que faire de cette femme en état supposé d'urgence médicale et de ses deux filles paniquées ? Il leur est impossible de les envoyer immédiatement en centre de détention. Pris de court et cherchant à se débarrasser du problème, ils décident d'envoyer la famille à l'hôpital de Rouen, espérant obtenir un certificat médical qui leur permettrait de reprendre la procédure d'arrestation plus tard. C'est là qu'elles vont croiser la route du Professeur Georges Lauret, qui allait changer le cours de leur destin.

De Rouen à Auschwitz: les juifs du "Grand Rouen" et la Shoah, 9 juin 1940-31 juillet 1944 - 1

Georges Lauret, la résistance par la ruse

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Lorsque Linda Ganon et ses filles arrivent à l’hôpital, Georges Lauret comprend immédiatement la gravité de la situation. Il les reçoit en consultation et, en pleurs, Linda lui avoue avoir menti pour tenter de sauver ses filles. Ému par son courage et conscient du danger, il sait qu’il doit agir rapidement. En tant que chef du service gynécologique, il a déjà été confronté à l’occupation allemande et sait que l’hôpital n’est pas un sanctuaire : certains de ses confrères, sympathisants du régime de Vichy, pourraient le dénoncer. Il doit agir avec une extrême prudence. Pour justifier l’hospitalisation de Linda Ganon, il décide de simuler une pathologie grave et indécelable. Il prétend qu’elle souffre d’un cancer nécessitant un traitement expérimental. Cette couverture n’est pas anodine : Lauret mène justement des recherches sur le sujet et sait comment rendre ce subterfuge crédible. Il inscrit sur le dossier médical des analyses fictives et note une évolution qui justifie son maintien à l’hôpital pendant plusieurs mois. Les deux fillettes, elles, sont placées dans un service pour enfants malades. Là encore, le médecin bénéficie de la complicité des religieuses infirmières, qui acceptent de garder le secret.

Pendant quinze mois, Georges Lauret veille à ce que la supercherie tienne. Sous surveillance constante, l’hôpital fait l’objet de plusieurs inspections. Lors d’une première visite, un médecin allemand examine le cas de Linda Ganon. Lauret, calme et méthodique, lui présente un dossier médical précis justifiant son hospitalisation prolongée. Son ton assuré et la précision de ses explications suffisent à éloigner les soupçons. Quelques mois plus tard, une seconde visite a lieu. Cette fois, l’officier nazi est plus insistant, questionnant les infirmières et scrutant les documents. Lauret lui oppose des résultats d’analyses falsifiés, soutenu par les religieuses qui confirment la gravité de l’état de la patiente. L’inspecteur finit par repartir, mais l’inquiétude grandit : combien de temps encore pourront-ils tenir ?

Peu avant la Libération de Rouen, une troisième inspection, plus menaçante, survient. Exaspérés par l’absence d’amélioration du « cas médical », les Allemands exigent de nouveaux examens et des preuves tangibles. Cette fois, le moindre faux pas pourrait leur être fatal. Mais Lauret, toujours aussi précis et convaincant, détourne leur attention par un rapport détaillé justifiant des complications. Face à tant de rigueur scientifique, les nazis finissent par céder et quittent l’hôpital, laissant derrière eux Linda et ses filles, qui échappent une fois encore à la déportation.

Georges Lauret, un héros si discret

Yad Vashem Hall of Names by David Shankbone 

Salle des noms de Yad Vashem

En juin 1944, Rouen est libérée après de violents bombardements alliés et le repli des troupes allemandes. Linda Ganon et ses filles quittent l’hôpital saines et sauves, après y avoir passé quinze mois sous la protection de Georges Lauret. Elles doivent leur survie à ce médecin qui, au péril de sa propre vie, a su déjouer les nazis et naviguer dans un environnement médical où la collaboration n'était pas rare. Mais après la guerre, Lauret n’évoquera jamais publiquement son rôle dans cette histoire. Même parmi ses proches, il restera d’une discrétion totale. Ce n’est que bien plus tard que son courage sera reconnu, notamment grâce aux recherches de Sébastien Bailly, auteur du livre Les Miraculées, qui retrace le parcours de Linda et de ses filles.

En 2004, l’Institut Yad Vashem décide de lui attribuer le titre de Juste parmi les Nations, une reconnaissance accordée aux non-juifs ayant sauvé des Juifs pendant la Shoah. Il demeure à ce jour le seul Rouennais à avoir reçu cette distinction, un honneur rare qui souligne l'importance de son acte de bravoure. C’est son fils, Philippe Lauret, qui reçoit la médaille en son nom. Il témoigne alors du caractère modeste de son père, qui n’avait jamais cherché les honneurs. Enfin, en 2016, la ville de Rouen lui rend hommage en dévoilant une plaque commémorative au CHU de Rouen, là même où il avait sauvé la famille Ganon. Cet hommage ancre enfin son nom dans la mémoire collective. Aujourd’hui, le courage et la ruse de Georges Lauret rappellent que la résistance ne se mesurait pas uniquement par les armes. Par son engagement silencieux, il incarne ces héros oubliés qui, sans violence, ont défié la barbarie avec une humanité inébranlable. 


Les Miraculees - 1

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POUR SE REPÉRER

 

Depuis 2016 la plaque rendant hommage à la mémoire de Georges Lauret se situe dans le hall de la maternité de l'hopital Charles Nicolle.


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